Les réseaux sociaux : une arme de destruction massive

Photo Nicolas Picard
L'actualité nous le rappelle une fois de plus.
Peu importe qui il est, ce qu'il représente, ce qu'il a fait. Le sujet n'est pas là. Demain ce sera le tour d'un autre, d'une autre. Vie privée, vie publique. La frontière est si mince. Existe-t-elle même encore ?
Combien d'hommes et de femmes sont-ils ainsi cloués au pilori pour une petite phrase, une image dérobée, ou pour le seul fait de publier une photo ou un avis ? Combien d'adolescents se disent meurtris par la violence numérique ? Il suffit de lire les commentaires sur n'importe qu'elle publication pour comprendre que les réseaux sociaux ont libéré la parole jusqu'à la lie.
Célèbres ou anonymes, politiques ou civils, jeunes ou adultes, sommes-nous tous condamnés à passer sous les fourches caudines de la toute puissance des nouveaux médias ?
Devons-nous rester tapis dans l'ombre pour ne pas risquer la vindicte populaire ?
Exposer sa vie, c'est s'exposer au regard de l'autre, des autres. Ce n'est pas nouveau.
Ce qui a changé, c'est la sur-exposition. Ce que le psychiatre Serge Tisseron définit comme l'extimité en opposition à l'intimité. Ce besoin de se montrer, de se mettre en valeur, de prouver que l'on existe et de sublimer cette existence en cachant ce qui pourrait la ternir. Le bonheur avant tout. L'image qui remportera le plus de "likes". Oublier le temps d'un "j'aime" ce que l'on aime moins. Les instantanés d'une vie fantasmée.
Les fantasmes justement, qui sortent de la sphère intime, se retrouvent étalés, conspués sous les yeux avides d'une société dévoyée. Des injures. Des jugements définitifs, sans appel. Pas de présomption d'innocence. Pas de procès, seulement celui d'intention. Un jury composé de milliers d'individus qui balancent, jugent, s'acharnent. La sentence tombe tel un couperet. Le peuple a rendu son verdict et de toutes façons, il est déjà trop tard. En quelques minutes, la vie d'une personne peut basculer.
Dans un TEDx, Marion Séclin expliquait non sans cynisme et clairvoyance comment elle était devenue "Championne de France de cyber-harcèlement". Lorsqu'elle a publié une vidéo sur le harcèlement de rue, elle ne s'attendait pas à recevoir... 40 000 messages haineux. Oui, 40 000 personnes qui ne la connaissaient pas et qu'elle ne connaissait pas, ont déversé des flots d'insultes pendant des mois. De vrais gens, cachés derrière leur écran. Tandis que de l'autre côté de l'écran, une vraie personne elle aussi, recevait ces torrents de boue. Faut-il rappeler que ces agressions ne sont pas virtuelles mais bien réelles ? Que ce qui se passe en ligne a des répercussions sur la "vraie" vie et que celles-ci peuvent être dévastatrices ? Ces coups ne laissent pas de bleus sur le corps. Les blessures de l'âme sont insidieuses. Elles se camouflent, puis se répandent. Jusqu'à devenir insupportables. Les mots peuvent faire mal. Très mal.
Combien d'adolescents en font l'amère expérience chaque jour ? Le harcèlement a toujours existé. Les technologies ont juste amplifié sa caisse de résonance. Autrefois, un enfant harcelé pouvait trouver refuge chez lui, y reprendre des forces, protégé par les murs de sa chambre à défaut de pouvoir se confier à ses parents. Aujourd'hui, sa souffrance ne connait pas de répit. Les moqueries et les menaces ne s'arrêtent plus à l'entrée de sa maison. Elles le poursuivent jusqu'au plus profond de son être, jusqu'à ne plus savoir qui il est, ce qu'il vaut. Et cette solitude qui se referme sur lui alors qu'il voudrait crier son désespoir. Mais là, point de réseau. Alors que tous s'expriment, lui n'a personne à qui parler. Et puis comment expliquer ce qu'il ressent ? Il faudrait que quelqu'un s'arrête, le rassure, prenne le temps de l'écouter. Comprenne qu'il a peur. Qu'il se sent seul, coupable, humilié, souillé... Qu'il a besoin qu'on lui tende une main avant qu'il ne soit trop tard. Les adultes peinent à se défendre devant tant d'ignominie, alors imaginez le désarroi d'un enfant...
Certains y perdent des plumes, d'autres leur peau.
La meute a gagné.
Jusqu'à quand ?

A tous les adolescents que j'ai rencontrés et qui m'ont confié leur détresse lors d'ateliers de prévention.
A tous les autres qui souffrent en silence.
Tenez bon. Gardez la tête haute. 
Trouvez une personne de confiance à qui parler. 
Vous n'êtes pas seuls. 

Véronique Fima
Réflexion Durable
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Commentaires

  1. Le titre de cet article résume à lui tout seul la situation. La souffrance insidieuse est la pire des souffrances et le combat à mener encore plus difficile. Aider c'est d'abord prévenir des risques. Bravo à tous ceux qui s'impliquent auprès des jeunes pour les aider dans leur souffrance.

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    1. Il est possible de décrypter les signes de la souffrance insidieuse. Car contrairement à ce que l'on croit, un jeune qui souffre, même s'il tente de le cacher, envoie des signaux d'alerte. C'est à ce moment là que commencent la prévention et le travail des aidants.

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  2. Je viens de recevoir ma petite fille de 15 ans à l'occasion des vacances de février. Me référant à l'actualité récente, je lui ai demandé si elle savait ce qu'était le"revenge porn". Son regard d'abord étonné a rapidement laissé place à un petit sourire à la fois compassionnel et narquois tant la question lui paraissait incongrue et la réponse évidente. Je lui demandai alors si cette pratique avait créé ou créait des dégâts parmi ses ami(e)s du lycée. Ce qu'elle me répondit me plongea alors dans un abîme de perplexité : ces photos ou films intimes divulgués sur les réseaux dits sociaux toucheraient, selon elle, autant les garçons que les filles et sont tellement fréquents qu'on en parle pendant 8 jours puis on s'intéresse aux publications suivantes. Les victimes ne souffriraient donc pas trop car elles ne sont sur la sellette que quelques jours, laissant rapidement la lumière, si j'ose dire, à d'autres victimes. Ce ne serait donc pas trop grave.
    Moi, ce qui me paraît grave, c'est que la banalisation d'un comportement délictuel et attentatoire à la dignité humaine puisse à ce point anesthésier l'esprit critique et d'indignation de notre jeunesse.
    Après le succès du happy slapping, puis du viol collectif filmé et enfin du revenge porn, à quoi peut-on s'attendre pour satisfaire les meutes ? Dans l'exploration des tréfonds de l'ignoble , l'imagination humaine est sans limite.

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    1. La banalisation de l'ignominie a aussi anesthésié la capacité d'empathie de nombre d'individus. Heureusement, certains résistent. Y compris les jeunes qui sont de plus nombreux à vouloir agir contre le harcèlement. Pas seulement parce qu'ils sont victimes mais parce qu'ils ne veulent plus être des témoins passifs. Il faut les y encourager et les soutenir.

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  3. Merci Véronique pour cette analyse juste qu'il serait bon de faire lire à nos jeunes de temps en temps, just in case!

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