« L’enfer » de Stromae : quel impact sur la prévention du suicide ?



Le 9 janvier 2022, face caméra, Stromae raconte pour la première fois sa dépression et ses "pensées suicidaires" sur le plateau du 20 heures de TF1. 
Deux mois après, il sort son nouvel album. L’occasion de revenir sur ce moment partagé avec des millions de téléspectateurs et d’internautes qui n’a bien évidemment pas échappé à la polémique.
 
"J'ai parfois eu des pensées suicidaires, j'en suis peu fier. On croit parfois que c’est la seule manière de les faire taire, ces pensées qui me font vivre un enfer."
 
Puisant son inspiration dans sa propre expérience, ses mots sonnent juste et résonnent auprès de celles et ceux qui souffrent des mêmes maux.
Salué par les professionnels de la santé mentale, quelques voix ont néanmoins manifesté leur désaccord. Passons sur la réaction d’un célèbre rappeur qui ne vaut même pas la peine d’être cité et sur les habituels « haters » du net. La question sensible du suicide mérite mieux que des posts de 280 caractères ponctués d’émoticônes. 
 
A commencer par le directeur de l’Organisation Mondiale de la Santé qui a remercié l’artiste sur Twitter "de mettre en avant le sujet difficile du suicide". Et d’ajouter " Il est très important de demander de l'aide si vous éprouvez des difficultés, et de soutenir ceux qui en ont besoin ". 
De nombreux médecins ont également exprimé leur soutien :
    -     On peut dire ce qu’on veut, communication, marketing ou autre. L’impact qu’a eu Stromae en 3         minutes je ne l’aurai jamais en une vie de psychiatre ! Ceux qui ont connu la dépression savent que ce n’est pas évident d’en parler. Lui, il décide de le faire." (Dr Nicolas Rainteau, psychiatre au CHU de Montpellier) (1)
    -       « " Enfin dans l’espace public, à une heure de grande écoute, une célébrité parle des idées suicidaires qu’elle a eues et brise le silence autour de ce sujet." Avec pour effet immédiat une augmentation de 13% du nombre d’appels au 3114, numéro national de prévention du suicide (Dr Charles-Edouard Notredame, psychiatre de l’enfant et de l’adolescent au CHU de Lille et directeur adjoint du 3114) (2)
    -        "Ce type de message porté par une star va permettre de libérer la parole." (Pierre Grandgenèvre, psychiatre au CHU de Lille spécialisé dans la suicidologie) (3)
 
Cette nécessaire parole pourtant si difficile à exprimer lorsque l’on a des pulsions suicidaires. 
Peur de ne pas être compris, d’être jugé, crainte d’inquiéter ses proches, culpabilité, honte du regard des autres… ou tout simplement incapacité à trouver les mots. En période de crise, la souffrance prend tellement de place qu’elle ne laisse plus d’espace pour d’autres pensées et tend à annihiler toute forme de réflexion. C’est pourquoi parler est un premier pas pour sortir de l’isolement psychique et commencer à aller mieux. 
 
Ce soir-là, en permettant à des milliers de personnes de s’identifier à son vécu, de se reconnaitre dans ses mots, Stromae a d’abord fait preuve d’un grand courage tout en délivrant un message de prévention. Volontairement ou indirectement ? La réponse du principal intéressé est ambigüe. Il a confié à une radio belge qu’ouvrir le dialogue sur la santé mentale n’était pas “l’intention initiale” : “Ce qui m’intéresse dans ma musique c’est avant tout de toucher les autres. Si en plus de ça, ça ramène un sujet qui peut parfois être tabou tant mieux.” 

Car oui, le suicide est encore aujourd’hui un des sujets les plus tabous de la société qui n'est pas considéré comme un véritable enjeu d'intérêt général alors et que les chiffres sont dramatiques : selon l’OMS, le suicide est à l'origine de plus de 800 000 décès chaque année dans le monde - soit un toutes les 40 secondes - et constitue la deuxième cause de mortalité des 15-29 ans.
Une réalité méconnue et malheureusement trop souvent abordée par le prisme du fait divers alors que son traitement dans l’actualité devrait faire l’objet de précautions.
 
En effet, il a été démontré que les représentations du suicide dans les médias avaient à la fois des effets positifs et négatifs. Ainsi, les fictions abordant le suicide (comme la série américaine à succès « 13 reasons why ») peuvent favoriser le suicide chez des spectateurs déjà vulnérables, en particulier lorsqu'elles montrent explicitement le mode opératoire, qu’elles traitent l’acte suicidaire de manière romanesque ou avec sensationnalisme. Cet effet est nommé « l’effet Werther » en référence au livre de Goethe « Les souffrances du jeune Werther » Lors de sa publication en 1774, la façon très détaillée dont le héros met fin à ses jours aurait contribué à une forte hausse des suicides chez les jeunes hommes par effet de mimétisme. 
Une étude menée en 2005 par le centre de santé publique à l’Université Médicale de Vienne a d’ailleurs prouvé que « la répétition et la description du même suicide dans les médias, ainsi que ceux des cas de célébrités, sont bien associées à une augmentation du taux de suicide. » (4)
 
Cela ne signifie nullement que parler de suicide incite au passage à l’acte. Bien au contraire. Rappelons que le suicide résulte d’un processus multi-factoriel amenant un individu à considérer la mort comme unique solution pour mettre fin à son extrême souffrance.
Là-dessus, les experts sont unanimes : il faut parler du suicide. Mais pas de n’importe quelle manière.
 
La publication de témoignages de personnes ayant réussi à surmonter une situation de crise peut renforcer les facteurs de protection et participer ainsi à la prévention. C’est « l’effet Papageno », du nom du personnage de « La flûte enchantée » qui, renonçant à se donner la mort, finit par reprendre goût à la vie après avoir croisé le chemin des bonnes personnes et trouvé le moyen de surmonter ses angoisses. C’est en cela aussi que la prestation de Stromae a été positive. Parce qu’il n’a pas hésité à utiliser des mots souvent difficiles à prononcer. Parce que ses pensées suicidaires semblent relever du passé et qu’il est la preuve qu’un après est possible. Que l’on peut un jour sortir de cette spirale infernale. En cela son histoire est porteuse d’espoir.
 
En adoptant une communication appropriée, sobre, responsable, il est possible de réduire l’effet Werther, tout en augmentant l’effet Papageno. A ce sujet, l’OMS a publié des recommandations fort utiles pour les journalistes dont le fait que les médias devraient toujours inclure des informations sur les ressources d’aide. 
 
Côtés détracteurs, l’opinion du Nouvel Observateur estimant que « Le chanteur belge a brouillé ce qui reste de repères entre information et divertissement » est intéressante. 
Si des émissions ont depuis longtemps réussi à mélanger les deux dimensions, les JT ont vocation à informer, pas à divertir. Or Stromae a été invité par un journal de très grande écoute afin de discuter de son parcours et de son actualité musicale, mais aussi pour interpréter ce titre dans une mise en scène faussement improvisée. Il s’agit donc bien d’une opération de communication comme celle de tout artiste qui assure, légitimement, la promotion d’un album, d’un film ou d’une pièce de théâtre. Un coup de com brillamment orchestré dont le buzz a été immédiat. Et c’est peut-être là que le bât blesse. La fausse impression de spontanéité qui sème une graine de doute quant à la sincérité de la démarche. La sensation de franchir la frontière de l’intimité. Sensation renforcée par la gestuelle de l’interprète et son choix de nous regarder droit dans les yeux. Un regard qui nous interpelle mais qui au final nous laisse seuls face à nous-mêmes.
 
Alors que reste-t-il une fois l’émotion passée ?
 
Pour dépasser le registre purement émotionnel, retrouver le rôle d’information du JT et contribuer à la prévention, il aurait sans doute fallu accompagner la diffusion de cette chanson pas comme les autres. La replacer dans son contexte, mais surtout rappeler qu’une aide est nécessaire et partager les numéros de téléphone des lignes d’écoute.
Ne pas terminer sur un « Merci pour ce si beau cadeau ». 
Oui c’est un cadeau que Stromae s’est fait à lui-même et a offert au grand-public en osant aborder cette thématique. Mais attention à ne pas ouvrir la boite de Pandore. A ne pas laisser potentiellement des personnes fragiles sans protection. Pour boucler la boucle, TF1 aurait dû aller au-delà du « happening promotionnel », de la recherche de l'exclu et remplir sa mission jusqu’au bout. C’est aussi la responsabilité d’un grand media français.
 
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Si vous avez besoin d'aide, si vous êtes inquiet pour vous-même ou pour un proche, ou si vous êtes confronté au suicide d'un membre de votre entourage, vous pouvez joindre le 3114, numéro national de prévention du suicide, accessible 24h/24, 7 jours/7, gratuit et confidentiel. 
D'autres informations sont disponibles sur le site du Ministère des Solidarités et de la Santé.
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Véronique Fima
Réflexion Durable

Crédit photo © Tim Mossholder, Unsplash


Mes années comme directrice de l’association marocaine de prévention du suicide Sourire de Reda, aux côtés de sa présidente Meryeme Bouzidi, me donnent un regard tout particulier sur ce sujet. Pour autant, il s’agit d’une réflexion personnelle n’engageant aucunement celle de l’association.



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