Des virus et des hommes


Le Kintsugi ou l'art de la résilience
Toute crise révèle le meilleur comme le pire de l'humanité. Celle que nous traversons ne fait pas exception. Tandis qu'un formidable élan de solidarité s'active aux quatre coins du monde pour soigner, guérir, réparer, livrer, nettoyer, accompagner, servir ou innover, d'autres choisissent des voies nettement moins honorables, dont la provocation, l'injure ou la manipulation. Au risque de diviser encore plus une société déjà fragilisée par l'incertitude, les peurs et les tensions.

La sournoise propagation de virus d'une autre nature. 

Premier constat inquiétant : la peste brune est de retour. Non qu'elle n'ait jamais vraiment disparu mais elle semble particulièrement virulente et contagieuse depuis quelques semaines.
Le 17 est saturé par les appels de "bons Français" qui dénoncent des riverains moins précautionneux. Des infirmier.ère.s et des homosexuel.le.s sont "invités" à aller vivre ailleurs... pour ne pas contaminer leurs voisins !
Les théories du complot fleurissent sur les réseaux sociaux, nourrissant ainsi les fantasmes de tous les extrêmes. Parmi elles, l'éternel mythe du complot juif. Agnès Buzin, Yves Levy, Jérôme Salomon sont tour à tour conspués, caricaturés par la fachosphère, comme aux heures les plus sombres de notre histoire, cristallisant à eux seuls les rancoeurs contre le lobby juif et ses supposées ramifications dans l'industrie pharmaceutique et jusqu'aux plus hautes instances de l'état. S'ils ont des responsabilités dans la crise que nous traversons, ils devront alors rendre compte. Pas question de les absoudre. Pour autant, la forme de certaines attaques portées à leur encontre ont des reflux nauséabonds qui ouvrent la porte à un intolérable antisémitisme décomplexé.

Deuxième constat, l'utilisation des réseaux sociaux et des messageries instantanées a explosé depuis le confinement. Une étude du cabinet Kantar souligne un bond de + 61% dans le monde. Avec pour effet immédiat la multiplication des fake news (infox en français). Boire de l'eau chaude ou manger de l'ail permettrait de se soigner, des dessins occultes permettraient de se protéger de l'épidémie... autant de fausses informations qui pourraient prêter à sourire si elles n'étaient pas relayées aussi massivement. Plus graves, celles qui menacent réellement notre santé ou qui tentent de nous manipuler. L'OMS parle même "d'infodémie" pour qualifier ces rumeurs galopantes qui n'épargnent aucun pays. En Iran et au Pérou, des personnes sont mortes intoxiquées par de l'alcool frelaté après avoir lu que l'alcool pouvait protéger du Covid-19. En France, une vidéo accusant l'Institut Pasteur d'avoir créé le Covid-19 a été vue plus de trois millions de fois sur Facebook en quelques jours. Et selon un sondage effectué par Ifop / Conspirancy Watch, 26% des français serait ralliés à cette thèse.

Nos corps sont certes confinés mais pas notre pensée. 

Ni notre cerveau.
Restons vigilants. Exerçons notre esprit critique. Vérifions l'information avant de la partager. Utilisons les outils de "fact checking" mis à disposition par l'AFP (Factuel) et des médias français (Les Décodeurs du Monde, CheckNews de Libération, 20 Minutes Fakeoff...) ou des extensions pour navigateurs (Decodex par exemple).
De son côté, l'Union Francophone vient de monter un concours réunissant de jeunes talents de la publicité des 5 continents autour du thème « Stop aux Infox COVID-19 » .
L'enjeu est de taille : éviter à l'opinion publique d'être contaminée par les charlatans et les conspirationnistes sans sacrifier la sacro sainte liberté d'expression. Mais aussi poser les bases d'un débat sain et constructif indispensable à la préparation de "l'après". Un avenir qu'il nous faudra bâtir en dépit des erreurs commises, des dysfonctionnements, des désaccords et des dégâts irrémédiables dont nous n'avons pas fini de mesurer l'ampleur.

Et demain ?

Rappelons si besoin est que Boris Cyrulnik définit la résilience comme "la capacité à vivre, à réussir, à se développer en dépit de l’adversité." Parvenir à se reconstruire après avoir vécu un traumatisme. Cela ne signifie pas pour autant que la personne résiliente a effacé toutes les traces de son passé. A la manière du Kintsugi, cet art ancestral japonais qui consiste à réparer un objet brisé en soulignant ses fissures avec de l’or au lieu de les masquer, l'individu résilient apprend à accepter ses blessures pour mieux les dépasser.
Les optimistes prédisent que "l'après" sera résilient et évoluera vers un monde plus écologique, plus solidaire, plus responsable. Et si c'était vrai ? Ayant épuisé ses réserves, notre modèle serait arrivé à expiration et ne demanderait qu'à commencer un nouveau cycle. Notre façon de travailler serait différente, notre consommation se tournerait vers des modèles producteurs de valeur et de lien social, nous prendrions soin de la planète comme de nos proches, les industries relocaliseraient leurs usines. Ce virus aurait réveillé nos consciences et rempli notre vide intérieur en opérant un recentrage sur l'essentiel.
Utopies répondent les pessimistes, arguant que l'humanité n'a jamais su tirer de leçons du passé.
Hegel semble leur donner raison : "L'expérience et l'histoire nous enseignent que peuples et gouvernements n'ont jamais rien appris de l'histoire. Chaque époque, chaque peuple se trouve dans des conditions si particulières (...) que c'est seulement en fonction de cette situation unique qu'il doit se décider."

L'avenir nous le dira mais il est probable que la vérité se situera entre les deux. D'un côté, ceux qui avaient déjà un niveau de conscience aigüe, sensibles à un nouveau mode de vie, ceux qui avaient investi dans des projets citoyens, ceux qui pariaient sur le Tech for good, sur l'agriculture raisonnée ou sur le développement durable, ceux qui privilégiaient les circuits courts, le zéro déchet ou l'up-cycling... Tous ceux-là forgeront un socle puissant à même d'entrainer un cercle vertueux, convertissant au passage nombre d'indécis.
De l'autre, les éternels sceptiques, les aquoibonistes, les complotistes, les extrémistes, les nostalgiques du monde d'avant, les profiteurs, les manipulateurs. Ou tout simplement ceux qui n'ont pas envie que ça change parce que cela ne servirait pas leurs intérêts, qu'un tel bouleversement supposerait une inexorable révolution de leur façon d'être et d'avoir...

Un nécessaire réinvestissement du champ social

Le Covid 19 touche tout le monde, sans distinction, mais il n'a pas réussi pour autant à gommer les véritables inégalités. Bien au contraire, selon qu'ils soient confinés ou pas, en télétravail ou sur le terrain, en maison ou en appartement, sur-équipés en électronique ou partageant un ordinateur pour 5, avides de culture ou peinant à lire et écrire, les hommes, les femmes et les enfants ne sont pas égaux pour surmonter cette crise. Les prochaines victimes ne seront pas tant sanitaires que sociales et économiques. Si la situation dure trop longtemps, ce n'est pas la pandémie qui les tuera, mais l'isolement, le chômage et les faillites. Les milliards débloqués par l'Europe parviendront-ils à sauver les plus vulnérables ?
Nous redécouvrons les vertus de l'Etat Providence, les bienfaits des services publics, ceux qui ne comptaient pas et dont nous ne pouvons plus nous passer, le dévouement absolu des personnels soignants.
Des décennies de démantèlement de l'hôpital public ont pourtant littéralement asphyxié notre système de santé pourtant longtemps considéré comme le meilleur au monde. Il mourra faute de soins intensifs, faute d'un plan massif de réinvestissement et d'une volonté politique pérenne de réhabilitation. Il y a quelques mois, des manifestants écrivaient "Vous comptez vos sous. On va compter les morts.". Ces mots sonnent aujourd'hui comme une funeste prophétie. Il aura fallu des milliers de victimes pour que le gouvernement, mais aussi les mouvements les plus libéraux, comprennent qu'il est indécent d'attendre que la santé, tout comme l'éducation, soient des secteurs rentables alors qu'ils constituent avant tout un droit inaliénable et un investissement sur l'avenir. Les personnels soignants n'avaient pas vocation à être des héros et encore moins à se sacrifier. Ils voulaient juste être reconnus et travailler dans des conditions décentes. Leurs revendications sont enfin entendues. Mais à quel prix ! Et pour combien de temps ?

« L’homme qui se relève est encore plus fort que celui qui n’est pas tombé. » affirme le neuro psychiatre Viktor Frankl. Oui, mais à condition d'avoir suffisamment de ressources intérieures (et financières dans le cas présent) et d'être soutenu par un environnement solide. Le monde devra faire face à un vrai défi : accompagner les plus fragilisés pour les aider à se relever et permettre au plus grand nombre de rester debout et unis.
S'il y a une leçon à tirer de l'Histoire, c'est bien celle-ci. Gageons qu'au moins sur ce point, le monde ne sera plus comme avant.

Véronique Fima
Réflexion Durable

Commentaires

  1. Comme toi, j’ai été choquée par ce que certains ont écrit à propos de notre ex ministre de la santé. Des erreurs, des fautes ont été commises mais que cela débouche sur une campagne antisémite d’une telle férocité, ça dépasse l’entendement !
    Je suis d’un optimisme très modéré concernant la sortie de crise... Les hommes sont bien avertis, informés. Seront-ils capables de faire les bons choix ? Espérons-le !
    GF

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